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mercredi 11 avril 2012

28-Sermon d'Adieu

Et le soleil commençait à décliner lentement.

Et Al-Mitra la devineresse dit :
"Bénis soient ce jour et ce lieu et béni soit ton esprit qui a parlé".
Et il répondit :
"Etait-ce moi qui parlais ? N'étais-je pas aussi de ceux qui écoutaient ?"
Alors il descendit les marches du Temple et tout le peuple le suivit. Et il monta à bord de son vaisseau et se tint sur le pont.
Et il posa un dernier regard sur le peuple, puis d'une forte voix leur dit :
"Peuple d'Orphalèse, le vent me mande de partir.
Ma hâte est moins fougueuse que celle du vent, et pourtant je dois partir.
Nous les errants, en quête perpétuelle du chemin le plus solitaire, jamais nous ne commencerons une journée là où nous avons terminé une autre ; et jamais le soleil à son lever ne pourra nous retrouver là où il nous a laissés à son coucher.
Même pendant que la terre sommeille nous continuons à sillonner le monde.
Nous sommes les graines d'une plante tenace, et quand notre coeur sera mûr, nous serons livrés aux airs qui nous sèmeront aux quatre vents.
Brefs ont été mes jours parmi vous, et plus brèves encore mes paroles.
Mais si ma voix doit s'éteindre dans vos oreilles, et mon amour s'évanouir dans votre mémoire, alors je reviendrai,
Et c'est avec un coeur plus enrichi et des lèvres encore plus offertes à l'esprit que je parlerai.
Oui, je reviendrai avec la marée montante,
Et même si la mort ensevelit mon coeur, et le suprême silence scelle mes lèvres, à nouveau je solliciterai votre compréhension.
Et ce ne sera pas en vain.
S'il est quelque chose de vrai dans tout ce que je disais, cette vérité reviendra se révéler par une voix plus claire, et par des mots plus proches de vos pensées.
Je pars avec le vent, peuple d'Orphalèse, mais je ne sombre point dans le vide ;
Et si ce jour n'est pas la réponse à vos demandes ni l'accomplissement de mon amour, qu'il soit alors une promesse pour un autre jour.
Les attentes de l'homme changent mais point son amour, ni son désir de voir son amour répondre à ses attentes.
Sachez cependant que du silence suprême je reviendrai.
La brume qui à l'aube lève et déambule dans les champs, en leur laissant la rosée en souvenir, flottera dans les hauteurs et se rassemblera en nuage pour ensuite retomber en pluie.
Et je n'ai point été différent de la brume.
Dans la quiétude de la nuit j'ai marché dans vos rues, et mon esprit a visité vos maisons,
Et les battements de vos coeurs retentissaient dans mon coeur, et votre souffle effleurait mon visage, et c'est ainsi que je vous ai tous connus.
Oui, j'ai connu vos joies et vos peines, et dans votre sommeil vos rêves étaient mes songes.
Et souvent j'étais parmi vous tel un lac au coeur des montagnes.
Je mirais vos versants et vos sommets, ainsi que les volées de vos désirs et de vos pensées.
Et dans mon silence venaient se déverser en ruisselets le rire de vos enfants, et en rivières le désir de vos jeunes gens.
Et quand leur rire et leur désir se liquéfiaient dans mon âme les ruisselets et les rivières ne cessaient de chanter.
Mais je pus percevoir au-delà du rire une douceur encore plus suave et au-delà du désir une grandeur encore plus sublime.
Ce fut l'illimité en vous ;
Dans cet être géant vous n'êtes tous que cellules et tendons ;
Et dans la mélopée tous vos chants ne sont qu'une sourde vibration.
C'est dans cet être géant que vous êtes géants,
Et c'est en l'admirant que je vous ai contemplés et vous ai aimés.
Car quelles distances l'amour peut-il couvrir qui ne soient contenues dans cette sphère géante ?
Quelles visions, passions et illusions si perçantes et délirantes qu'elles puissent dépasser cet envol ?
Comme un chêne gigantesque couvert de fleurs de pommier est cet être illimité en vous.
Sa force vous attache à la terre, sa fragrance vous élève dans l'espace, et dans sa pérennité vous êtes plus forts que la mort.
Il vous a été dit que, bien que vous tous formiez une chaîne, chacun de vous est aussi faible que le plus faible des maillons".
Mais ce n'est là que la moitié de la vérité. Vous êtes également aussi fort que le dernier et le premier maillon de la chaîne.
Vous mesurer à l'aune de votre exploit le plus infime ce serait estimer la puissance de l'océan à la fragilité de son écume.
Vous juger sur vos défaillances ce serait blâmer les saisons pour leur inconstance.
Oui, vous êtes comme un océan,
Et si des navires venaient à s'ensabler, ils ne pourraient qu'attendre le retour de la marée haute sur vos rivages ;
Car pas plus que l'océan vous ne pouvez hâter vos flux ni écourter vos reflux.
Et vous êtes également comme les saisons,
Et bien qu'en votre hiver vous niiez votre printemps,
Cependant le printemps, qui se love en vous, sourit dans sa somnolence et se soucie peu de toute offense.
Ne croyez pas que je dise cela à dessein de vous entendre répéter les uns aux autres : "Il n'a pas tari d'éloges sur nous. Il n'a vu que le bien en nous".
Je ne vous dis en paroles que ce que vous connaissez vous-même en pensée.
Et qu'est-ce que la connaissance en paroles, sinon une ombre de la connaissance sans paroles ?
Vos pensées et mes paroles sont les ondes émanant d'une mémoire scellé qui tient les registres de nos hiers,
Et des jours anciens où la terre ne savait rien de nous ni d'elle-même,
Et des nuits où la terre était en proie aux convulsions de son chaos,
Des sages sont venus pour vous donner de leur sagesse. Quant à moi, je suis venu pour prendre de votre sagesse ;
Et voilà que j'ai trouvé ce qui est encore plus important que la sagesse.
C'est un esprit ardent en chacun de vous qui ne cesse d'aviver lui-même son feu,
Tandis que vous, indifférents à l'ampleur croissante de son ardeur, vous lamentez sur la fuite de vos jours.
Cet esprit est la vie en quête de vie dans des corps qui redoutent la mort.
Il n'est point de tombes ici.
Ces montagnes et ces plaintes sont un berceau et un tremplin.
Chaque fois que vous passez près du champ où reposent vos ancêtres regardez-le bien, et vous vous verrez avec vos enfants dansant la main dans la main.
En vérité vous faites souvent la fête sans le savoir.
D'autres sont venus à vous et vous ne leur avez donné que richesse puissance et gloire en échange de promesses en or.
Quant à moi, je vous ai donné moins qu'une promesse, et pourtant vous avez été bien plus généreux envers moi.
Vous m'avez donné ma plus profonde soif de vie.
Certes, il n'est de don plus précieux pour un homme que celui qui transforme toutes ses aspirations en lèvres desséchées et toute sa vie en fontaine.
Et voilà où résident mon honneur et ma récompense, -
A chaque fois qu'à la fontaine je vais me désaltérer je trouve l'eau vive elle-même assoiffée ;
Et elle s'abreuve de moi tandis que je la bois.
Certains d'entre vous m'ont jugé trop fier et trop farouche pour accepter des dons.
Je suis en effet trop fier pour recevoir un salaire, mais non point des présents.
Et que de fois ai-je mangé des baies dans les collines alors que vous auriez souhaité m'inviter à votre table,
Et combien de fois ai-je dormi sous le portique du temple alors que vous m'auriez de bon gré reçu sous votre toit,
Mais n'est-ce pas votre douce prévenance pour mes jours et mes nuits qui a édulcoré la nourriture dans ma bouche et qui a auréolé mon sommeil de visions ?
Je vous bénis surtout pour ceci :
Vous donnez beaucoup sans savoir que vous donnez.
En vérité la bonté qui se flatte devant un miroir est changée en statue de sel,
Et une bonne action qui se couvre d'éloges couve une malédiction.
Et certains parmi vous m'ont trouvé distant, et ivre de mon isolement,
Et vous, vous avez dit : " Il préfère converser avec les arbres de la forêt, plutôt qu'avec les hommes.
Retiré dans les sommets il se plaît à dominer du regard notre cité ".
Il est vrai que j'ai gravi montagnes et collines et parcouru des contrées lointaines.
Mais comment aurais-je pu vous voir, sinon de très haut ou de très loin ?
Comment quelqu'un peut-il vous voir de près à moins de vous regarder de loin ?
Et d'autres parmi vous m'ont interpellé, dans le secret de leur coeur, en disant :
" Etranger, étranger, toi qui es amoureux d'inaccessibles hauteurs, pourquoi habites-tu parmi les sommets où se nichent les aigles ?
Pourquoi cherches-tu l'insaisissable ?
Quels éclairs aimerais-tu capturer dans ton filet,
Et quels oiseaux nébuleux voudrais-tu chasser dans le ciel ?
Descends donc et sois des nôtres.
Viens apaiser ta faim avec notre pain et étancher ta soif avec notre vin ".
Ils m'ont dit tout cela dans la solitude de leur âme;
Mais s'ils avaient connu une solitude plus profonde ils auraient compris que je ne recherchais que les mystères de vos joies et de vos peines,
Et que je ne poursuivais que votre plus grand moi qui arpente le ciel.
Mais le chasseur était aussi la proie ;
Car plusieurs de mes flèches quittaient mon arc pour se loger dans ma poitrine.
Et l'oiseau était aussi le reptile ;
Car quand je déployais mes ailes dans le soleil leur ombre sur la terre se dessinait en tortue.
Et moi le croyant j'étais aussi celui qui doutait ;
Car j'ai souvent mis le doigt dans ma plaie afin de mieux croire en vous et de mieux vous connaître.
Et fort de cette croyance et de cette connaissance je vous dis :
" Votre moi n'est pas cloîtré dans votre corps, ni confiné dans des maisons ou des champs.
Ce qui est vous plane au-dessus de la montagne et flâne avec le vent.
Ce n'est pas une chose qui se traîne au soleil pour se réchauffer ou qui se terre dans l'obscurité pour se protéger,
Mais c'est une chose libre, un esprit qui enveloppe la terre et flotte dans l'éther".
Si ces paroles sont vagues, alors ne cherchez pas à les rendre claires.
Vague et nébuleux est le commencement de toute chose mais non leur fin,
Et j'aimerais tant que vous vous souveniez de moi comme d'un commencement.
La vie, comme tout ce qui vit, est conçue dans la brume et non dans le cristal.
Et qui sait si le cristal n'est pas une brume au déclin de sa vie ?
A chaque fois que vous évoquez mon nom puissiez-vous ramener à fleur de mémoire ces souvenirs :
Ce qui semble le plus faible et le plus fourvoyé en vous est le plus fort et le plus ferme.
N'est-ce pas votre souffle qui a échafaudé et consolidé la charpente de votre corps ?
Et n'est-ce pas un rêve dont aucun parmi vous ne se souvient avoir rêvé qui a bâti votre cité et façonné tout ce qu'elle contient ?
Si seulement vous pouviez voir les marées de ce souffle vous cesseriez de voir tout le reste,
Et si vous pouviez entendre les chuchotis de ce rêve vous n'entendriez nul autre son.
Mais vous ne voyez, ni entendez, et c'est bien qu'il en soit ainsi.
Demain, le voile qui couvre vos yeux sera levé par les mains qui l'ont tissé,
Et l'argile qui scelle vos oreilles sera brisée par les doigts qui l'ont pétrie.
Dès lors vous verrez.
Et vous entendrez.
Mais vous ne devrez point vous lamenter d'avoir été aveugles et sourds.
Car en ce jour vous connaîtrez la raison cachée de toute chose,
Et vous bénirez les ténèbres comme vous aimeriez bénir la lumière".

Après avoir dit ces choses il se retourna, et vit le capitaine de son navire tenant la barre et qui tantôt considérait les voiles déployées, tantôt scrutait le large.
Et il dit :
"Patient, trop patient, est le capitaine de mon vaisseau.
Le vent souffle, et les voiles ne se lassent d'ondoyer ;
Même le gouvernail est avide d'un cap ;
Et pourtant calmement le capitaine attend mon silence.
Et ces marins, coutumiers d'attendre le choeur de la sublime mer, eux aussi avec patience m'ont écouté.
Maintenant ils n'auront plus à attendre.
Je suis prêt.
La rivière a atteint la mer, et une fois de plus la sublime mère étreint son fils contre son sein.
Adieu peuple d'Orphalèse.
Ce jour a pris fin.
Il se referme sur nous comme le nénuphar se replie sur son lendemain.
Ce qui nous a été donné jusqu'à cet instant nous le garderons.
Et si cela ne suffit pas, nous devrons nous rassembler à nouveau et ensemble tendre nos mains vers le Donateur.
N'oubliez pas que je reviendrai vous voir.
Un instant, et ma nostalgie recueillera poussière et écume pour un autre corps.
Un petit instant, un moment de repos sur le vent et une autre femme me portera en son sein.
Adieu à vous et à ma jeunesse passée avec vous.
Ce n'était qu'hier que nous nous sommes rencontrés dans un rêve.
Vous avez chanté pour moi dans ma solitude, et de vos aspirations j'ai érigé une tour dans le ciel.
Mais à présent notre sommeil s'est esquivé et notre rêve s'est achevé, et l'aube n'est plus.
Le soleil en nous a atteint son zénith et notre demi-éveil est devenu plein jour ; force nous est de nous séparer.
Si au crépuscule de la mémoire nous devons nous revoir, à nouveau nous converserons et vous me chanterez un chant encore plus profond.
Et si nos mains doivent se toucher dans un autre rêve, nous érigerons alors une nouvelle tour dans le ciel".
Ainsi parla-t-il ; puis il fit signe aux marins, qui aussitôt levèrent l'ancre et larguèrent les amarres, mettant le cap sur le levant.

Et un cri jaillit du peuple comme d'un seul coeur, et s'éleva dans la pénombre du couchant, puis se répandit par-dessus les flots, tel un sublime son de trompette.

Seule Al-Mitra garda le silence, contemplant le vaisseau qui s'évanouissait dans la brume.

Et quand tout le peuple se dispersa elle avança seule vers la pointe de la jetée, se remémorant en son coeur ces paroles :
"Un petit instant, un moment de repos sur le vent, et une autre femme me portera en son sein".

27-Sur la Mort

Alors Al-Mitra reprit la parole, en disant : "A présent nous aimerions t'interroger sur la Mort".
Et il dit :
" Vous voudriez percer le secret de la mort.
Mais comment y parvenir sans aller le chercher au coeur de la vie ?
Le hibou qui vit à l'orée de la nuit est aveugle au jour et ses yeux ne peuvent dévoiler le mystère de la lumière.
Si vous brûlez de voir l'esprit de la mort, ouvrez grand votre coeur dans le corps de la vie.
Car la vie et la mort ne font qu'un, tout comme la rivière et la mer ne font qu'un.
Dans les profondeurs de vos espoirs et de vos désirs sommeille votre silencieuse connaissance de l'au-delà ;
Et comme la semence rêve sous la neige, votre coeur rêve des épousailles du printemps.
Faites confiance aux rêves, car en eux sont cachées les clés de l'éternité.
Votre effroi face à la mort n'est que ce tremblement du berger quand le roi lui fait l'honneur de le recevoir et s'apprête à poser sa main sur sa tête.
Or, en allant recevoir l'insigne du roi le berger ne sait-il pas qu'un frison de joie s'éveille déjà sous sa frayeur ?
N'est-il pas encore plus conscient de sa peur ?
Qu'est-ce donc que mourir si ce n'est s'offrir nu au vent et s'évaporer au soleil ?
Et qu'est-ce donc que cesser de respirer si ce n'est se libérer du souffle de ses perpétuelles marées, afin de s'élever sans le poids de la chair et de s'exhaler à la recherche de Dieu ?
Lorsque vous aurez bu à la rivière du silence, alors seulement vous pourrez véritablement chanter.
Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez à monter.
Et dès lors que la terre aura réclamé votre corps, vous saurez enfin danser".

26-Sur la Religion

Et un vieux prêtre dit : "Parle-nous de la Religion".
Et il dit :
"Ai-je parlé d'autre chose aujourd'hui ?
La religion n'est-elle pas dans toute réflexion,
Et toute action sans être ni réflexion ni action, mais un étonnement et un émerveillement qui ne cessent de dessiller et d'écarquiller les yeux de votre âme, même si vos mains sont en train de tailler la pierre ou vos doigts de tirer l'aiguille ?
Qui peut séparer sa foi de ses fonctions, ou sa croyance de ses occupations ?
Qui peut étaler ses heures devant lui, en disant : "Celles-ci je les consacre à Dieu et celles-là je les réserve pour moi ; ceci est pour mon âme et cela pour mon corps." ?
Toutes vos heures sont des ailes qui se déploient et se ploient traversant l'espace entre vous et vous-même.
Celui qui porte sa moralité comme un costume d'apparat ferait mieux de s'afficher le corps dénudé.
Ni le vent et ni soleil ne feront d'accrocs dans sa peau.
Et celui qui règle sa conduite selon une éthique met en cage son oiseau chanteur.
Le chant le plus libre ne passe point à travers les barreaux et les fils de fer.
Et celui qui fait de son culte une fenêtre, tantôt ouverte et tantôt fermée, n'a pas encore visité le logis de son âme dont les fenêtres restent ouvertes d'aurore en aurore.
Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion.
A chaque fois que vous y entrez, tout votre être vous accompagne.
Outre la charrue et la forge prenez avec vous le maillet et le luth,
Tout ce que vous avez façonné par nécessité ou par plaisir.
Car en méditation vous ne pouvez vous élever au-dessus de vos exploits ni tomber plus bas que vos échecs.
Et tâchez d'emmener avec vous tous les hommes :
Car en adoration vous ne saurez voler plus haut que leurs espoirs ni vous humilier plus bas que leurs désespoirs.
Et si vous voulez connaître Dieu, sachez qu'Il n'est point une énigme comme vous l'imaginez pour le plaisir de le deviner.
Regardez plutôt autour de vous et vous Le verrez jouant avec vos enfants.
Et regardez le ciel ; vous Le verrez marchant dans les nuées, étendant Ses bras dans les éclairs et descendant en gouttelettes de pluie.
Vous Le verrez sourire dans les fleurs, puis Se lever en remuant Ses mains dans les arbres".

25-Sur la Beauté

Et un poète dit : "Parle-nous de la Beauté".
"Où chercher la beauté, et comment la trouver sans qu'elle soit le fil de vos jours et l'aiguille de votre boussole ?
Et comment pouvez-vous parler d'elle, si elle ne prend l'aiguille et enfile vos paroles ?
Ceux qui sont offensés et envahis d'affliction disent : "La beauté est aimable et agréable ;
Elle marche parmi nous telle une jeune mère intimidée par sa gloire".
Et ceux qui sont épris de passion d'infirmer : "Non, la beauté est plutôt puissante et terrifiante ;
Elle nous enveloppe de pied en cap, ébranlant ciel et terre, tel un ouragan".
Ceux qui réclament le repos disent : "La beauté souffle dans notre esprit de doux chuchotis.
Sa voix s'incline devant nos silences pareille à une lueur qui vacille de peur devant les ténèbres".
Mais ceux qui s'affairent sans repos objectent alors : "Nous avons entendu la beauté crier dans les montagnes,
Et à sa voix se mêlaient des martèlements de sabots, des battements d'ailes et des rugissements de lions".
La nuit, les veilleurs de la cité disent : "La beauté se lèvera avec l'aurore par-delà le levant".
Et à midi les travailleurs et les voyageurs de rétorquer : "Nous l'avons vue derrière la fenêtre du couchant pencher la tête vers la terre".
En hiver les montagnards disent : "Elle viendra avec le Printemps gambader dans les collines".
Et dans les ardeurs de l'été les moissonneurs de soupirer : "Nous l'avons vu valser avec les feuilles d'automne, et nous avons vu un amoncellement de neige dans ses cheveux".
Voilà tout ce que vous avez dit de la beauté.
En vérité ce n'est pas d'elle que vous parliez mais de vos désirs inassouvis,
Mais la beauté n'est point un désir mais une extase.
Elle n'est point une bouche assoiffée ni une main vide tendue,
Mais un coeur embrasé et une âme grisée.
Elle n'est point l'image que vous désireriez voir ni le chant que vous aimeriez entendre,
Elle est plutôt un chant que vous ne cesserez d'entendre, les oreilles bouchées et une image que vous continuerez à voir, les yeux fermés.
Elle n'est point la sève qui coule dans les rides de l'écorce, ni une aile saisie par une griffe,
Mais plutôt un jardin toujours en fleurs et une nuée d'anges toujours en vol.
Peuple d'Orphalèse, la beauté est la vie lorsque la vie dévoile sa sainte face ;
Mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.
La beauté est l'éternité se contemplant dans un miroir ;
Mais vous êtes l'éternité et vous êtes le miroir".

24-Sur le Plaisir

Puis un ermite, qui ne visitait la cité qu'une fois l'an, s'approcha de la foule et dit : "Parle-nous du Plaisir".
Et il répondit, en disant :
"Le plaisir est un chant de liberté,
Mais il n'est point la liberté.
Il est le bourgeon de vos désirs,
Mais il n'en est point le fruit.
Il est l'appel de la vallée vers le sommet,
Mais il n'est ni géhenne ni éden.
Il est celui qui brise sa cage et prend son envol,
Mais il n'est point le dôme du ciel.
En vérité, le plaisir est un champ de liberté.
Ô combien je désirerais vous voir le chanter de plein coeur ; mais je ne souhaiterais point que vous y perdiez votre coeur.
Certains de vos jeunes recherchent le plaisir comme s'il était tout dans la vie, et ils sont jugés et corrigés.
Je les laisserais poursuivre leur quête plutôt que de leur faire grief et honte.
Car ils trouveront le plaisir, mais sauront qu'il n'est point seul.
Sept sont ses soeurs, et la moindre d'entre elles est plus belle que le plaisir.
N'avez-vous pas entendu parler de cet homme qui, creusant la terre à la recherche de racines, découvrit un trésor ?
Et certains de vos anciens se remémorent leurs plaisirs avec regret comme si c'étaient des erreurs commises en état d'ivresse.
Mais le regret ne punit pas l'esprit il l'assombrit.
Ils devraient s'en souvenir avec gratitude, comme ils le feraient pour une moisson d'été.
Et s'ils sont apaisés dans leurs remords, laissez-leur ce réconfort.
Et il en est parmi vous qui ne sont ni jeunes pour le recherche, ni vieux pour la souvenance ;
Ne voulant ni quérir ni se souvenir ils fuient tout plaisir, par crainte de négliger l'esprit ou de l'offenser.
Mais comme ils se plaisent à s'abstenir n'est-ce pas là leur propre plaisir ?
Et ainsi trouveront-ils eux aussi un trésor alors qu'ils déterrent des racines avec leurs mains frémissantes.
Mais dites-moi, qui peut offenser l'esprit ?
Le rossignol viole-t-il la sérénité de la nuit, ou la luciole défie-t-elle les étoiles ?
Et votre flamme ou votre fumée étouffent-elles le vent ?
Pensez-vous que l'esprit est un calme étang que vous pouvez troubler avec un bâton ?
Souvent en vous privant du plaisir vous ne faites qu'engranger le désir dans les recoins de votre être.
Qui sait si ce qui semble être omis aujourd'hui, n'est pas en attente du lendemain ?
Votre corps connaît bien le legs de son passé et la légitimité de ses droits et jamais n'acceptera d'être frustré.
Et votre corps est la harpe de votre âme,
Et il vous appartient d'en tirer des notes dissonantes ou une douce mélodie.
Et maintenant vous vous demandez en votre coeur : "Comment distinguer dans le plaisir ce qui est bon de ce qui ne l'est point ?".
Allez donc apprendre dans vos champs et vos jardins, ce qu'est le plaisir de l'abeille qui butine le miel de la fleur,
Mais aussi le plaisir de la fleur qui offre son nectar à l'abeille.
Car pour l'abeille une fleur est une source de vie,
Et comme pour la fleur, une abeille est messagère d'amour,
Et pour les deux, abeille et fleur, donner et recevoir du plaisir sont un besoin et une extase.
Peuple d'Orphalèse, soyez dans la ronde de vos plaisirs comme les fleurs et les abeilles".

23-Sur la Prière

Alors une autre prêtresse dit : "Parle-nous de la Prière."
Et il répondit, en disant :
"Vous priez dès lors que vous êtes dans un grand dénuement et en plein désarroi ; puissiez-vous prier aussi lorsque la fortune vous sourit et que vous êtes ivre de joie.
Car qu'est-ce que la prière si ce n'est volatiliser votre être dans les atmosphères de l'éther vivant ?
Et si vous priez pour vous soulager en déversant le calice de votre amertume dans le ciel, priez aussi pour vous réjouir en y laissant luire l'aube de votre coeur.
Et si l'appel de votre âme à la prière est synonyme d'invitation aux larmes, votre âme doit alors vous éperonner les yeux encore et encore, en dépit de vos pleurs, jusqu'à ce que vous vous y rendiez le sourire aux lèvres.
Quand vous priez vous vous élevez dans les airs à la rencontre de tous ceux qui prient en cet instant, alors que jamais vous ne les auriez rencontrés autrement.
Que votre visite à ce temple invisible ne soit donc que pour l'extase et la douce communion.
Car si vous devez entrer en ce temple dans le seul but de quémander alors vous ne recevrez rien.
Et si c'est pour vous humilier vous ne serez jamais relevé ;
Ou même si c'est à dessein de faire des voeux pour le bien d'un proche vous ne serez point exaucé.
Heureux sont ceux qui ne cherchent qu'à entrer dans ce temple invisible.
Je ne puis vous apprendre à prier avec des mots.
Dieu ne prête point l'oreille aux mots vous Lui susurrez ; Il écoute plutôt ceux qu'Il souffle Lui-même jusqu'à vos lèvres.
Et je ne puis vous enseigner les prières des mers ni celles des forêts et des montagnes.
Mais vous qui êtes fruit des entrailles des montagnes, des forêts et des mers, vous pouvez entendre leurs prières résonner dans votre coeur,
Et si seulement vous les écoutez dans la quiétude de la nuit, vous les entendez dire en silence :
"Notre Dieu, qui es notre moi ailé, c'est ta volonté en nous qui veut.
C'est ton désir en nous qui désire.
C'est ton élan en nous qui voudrait métamorphoser nos nuits, qui sont tiennes, en jours qui sont tiens aussi.
Nous ne pouvons rien t'implorer, car tu connais nos besoins avant même qu'ils ne naissent en nous ;
Tu es notre besoin ; et en nous donnant plus de toi-même tu nous donnes tout"."

22-Sur le Bien et le Mal

Et l'un des anciens de la cité dit : "Parle-nous du Bien et du Mal".
Et il répondit :
"Du bien en vous je peux vous parler, mais non du mal.
Car qu'est-ce que le mal, sinon le bien torturé par sa faim et sa soif ?
En vérité le bien irait jusqu'à fouiller le fond ténébreux des cavernes, s'il faut calmer sa faim ; et s'il faut étancher sa soif, il irait jusqu'à boire dans l'eau qui croupit au fond d'une mare.
Vous êtes bon lorsque vous ne faites qu'un avec vous-même.
Sinon, vous n'êtes pas mauvais pour autant.
Car si votre foyer est désuni, il n'est pas un repaire de brigands ; mais seulement un foyer désuni.
Et votre navire sans gouvernail au milieu d'un champ d'écueils peut être à la merci du vent et des courants sans qu'il sombre pour autant.
Vous êtes bon quand vous vous dévouez pour donner de vous-même.
Cependant vous n'êtes pas mauvais quand vous en tirez profit pour vous-même.
Car quand vous vous démenez pour réaliser un gain vous êtes semblable à cette racine qui s'agrippe à la terre et se nourrit à son sein.
Certes le fruit n'ose point dire à la racine : "Sois comme moi, mûre et juteuse et toujours généreuse".
Car de même qu'il est nécessaire au fruit de se donner, il est nécessaire à la racine de recevoir.
Vous êtes bon quand vous parlez avec un esprit en plein éveil,
Pourtant vous n'êtes pas mauvais, quand vous marmonnez en plein sommeil.
Et n'est-ce pas à force de balbutier que l'enfant finit par parler ?
Vous êtes bon quand vous marchez d'un pas ferme vers un but que vous vous êtes fixé.
Pourtant vous n'êtes pas mauvais si vous y aller en clochant du pied.
Car même ceux qui boitent ne marchent pas à reculons.
Mais vous qui jouissez d'une saine membrure et d'une leste allure, gardez-vous de claudiquer devant les infirmes, en signe de compassion.
Ainsi il est mille et un chemins à prendre pour être bon, et vous n'êtes pas mauvais si vous ne prenez pas le bon,
Mais vous vous plaisez à vous y arrêter pour flâner et papillonner.
Il est regrettable que les cerfs ne puissent enseigner aux tortues ce qu'est la vélocité.
En votre désir de quérir votre moi géant réside le bien en vous, et ce désir vous habite tous.
Mais chez certains ce désir est un torrent qui, dévalant vers la mer, charrie les secrets des collines et les chants des forêts.
Et chez d'autres il n'est qu'un ruisselet nonchalant qui se perd en méandres et s'attarde à atteindre le rivage.
Mais que celui qui est ambitieux ne dise pas à celui qui veut très peu : "Pourquoi es-tu si lent et t'arrêtes-tu si souvent ?".
Car celui qui est véritablement bon ne demande pas à celui qui est sans habits : "Où sont tes vêtements ?" ni à celui qui est sans abri : "Qu'est devenue ta maison ?"."

21-Sur le Temps

    Et un astronome dit : "Maître, qu'en est-il du Temps ?".
    Et il répondit :
    "Vous voudriez mesurer ce qui dépasse toute mesure et ne se laisse mesurer : le temps.
    Vous aimeriez régler votre ligne de conduite mais encore diriger le cours de votre esprit selon vos montres et vos calendriers.
    Et vous souhaiteriez faire du temps une rivière pour vous asseoir sur sa rive et la regarder couler.
    Cependant, ce qui en vous est étranger au temps sait que la vie échappe au temps,
    Et sachez qu'hier n'est autre que la mémoire d'aujourd'hui et que le rêve d'aujourd'hui est demain.
    Et il sait que ce qui chante et contemple en vous vit toujours à l'intérieur des frontières de ce premier instant qui éparpilla les étoiles dans le firmament.
    Qui parmi vous ne ressent pas que la force de son amour est sans limite ?
    Et pourtant qui parmi vous ne ressent pas que ce même amour, bien qu'illimité, se condense au centre de son existence, ne pouvant plus donner libre cours à une autre pensée d'amour, ni à un autre geste d'amour ?
    Et le temps n'est-il pas comme l'amour, sans césure ni cadence ?
    Mais si dans votre pensée vous devez mesurer le temps en saisons, que chaque saison enlace toutes les autres,
    Que chaque jour garde souvenance de sa veille en la serrant fort dans ses bras, et que chaque jour languisse après son lendemain en lui tendant bien loin ses mains."

20-Sur la Parole

Et alors un homme de lettres dit, "Parle-nous de la Parole".
Et il répondit, en disant :
"Vous parlez quand vous cessez d'être en paix avec vos pensées;
Et quand vous vous lassez d'habiter la solitude de votre coeur vous allez vivre sur vos lèvres, et les sons qui s'en échappent vous servent de divertissement et de passe-temps.
Et souvent vous noyez la moitié de vos pensées sous les flots de vos paroles.
Car bien que la pensée soit un oiseau éthéré, qui pourrait déployer ses ailes dans une cage de mots mais ne saurait s'envoler.
Certains d'entre vous recherchent les bavards par crainte de rester seuls.
Comme ils se sentent mis à nu par le silence de la solitude, ils préfèrent alors le fuir.
Et d'autres parmi vous qui parlent, et sans le savoir ni le prévoir de leur bouche sort une vérité dont ils ignorent la portée.
Il en est également qui portent la vérité en eux-mêmes, et la transmettent sans passer par la parole.
C'est en leur sein que se love l'esprit en silence rythmé.
Quand vous rencontrez un ami au bord de la route ou sur la place du marché, que l'esprit en vous anime vos lèvres et inspire votre langue.
Que la voix en votre voix parle à l'oreille de son oreille ;
Car son âme gardera la vérité de votre coeur comme le palais se souvient du bouquet du vin.
Même si sa couleur est oubliée, même si la coupe n'est plus".

19-Sur l'Amitié

Et un jeune dit : "Parle-nous de l'Amitié". Votre ami est la réponse à vos besoins.
Il est votre champ dont les semailles sont amour et la moisson, reconnaissance.
Au foyer de votre ami, votre couvert est toujours mis et auprès de sa cheminée, il y a toujours une place pour vous réchauffer.
Car vous venez à lui pour apaiser votre faim et vos chagrins.
Lorsque votre ami vous confie ses pensées ne craignez pas de le critiquer et ne vous retenez pas de l'encourager.
Et quand il ne dit mot que votre coeur ne cesse d'écouter ce qui palpite dans son coeur;
Car en amitié, toute pensée, envie et attente naissent muettes, et se partagent avec une joie discrète.
Quand vous devez vous séparer de votre ami, que l'heure des adieux ne vous afflige que peu ;
Car ce que vous aimez le plus en sa présence pourra vous paraître plus limpide en son absence, car le sommet est plus visible de la plaine pour celui qui gravit la colline.
Et il n'est de but dans l'amitié, si ce n'est l'approfondissement de l'esprit.
Car l'amour qui n'aspire pas à révéler son propre mystère n'est point amour mais un filet jeté sur une prise de futilités.
Et que le meilleur de vous même soit pour votre ami.
S'il doit connaître le reflux de votre marée, qu'il en connaisse aussi le flux.
Car à quoi bon un ami auquel vous ne feriez appel que pour tuer le temps ?
Recherchez toujours sa compagnie pour des heures pleines de vie.
Car il lui appartient de combler votre besoin, mais non point votre vide.
Et dans la douceur de l'amitié qu'il y ait rire, et partage de plaisirs.
Car dans la rosée des petites choses le coeur retrouve son petit matin et ainsi il s'en trouve rafraîchi".

18-Sur l'Enseignement

Puis dit un maître : "Parle-nous de l'Enseignement".
Et il dit :
Nul homme ne peut vous révéler quoi que ce soit qui ne sommeille déjà dans l'aube de votre connaissance.
Le maître qui marche à l'ombre du temple, parmi ses disciples, ne donne pas de sa sagesse mais plutôt de sa foi et de sa tendresse.
S'il est vraiment sage il ne vous invitera pas à entrer dans le logis de la sagesse, mais il vous guidera plutôt jusqu'au seuil de votre esprit.
L'astronome peut vous parler de sa propre compréhension de l'espace, mais il ne pourrait vous la donner.
Le musicien peut vous chanter le rythme qui palpite dans tout espace, mais il ne pourrait vous donner l'oreille qui saisit le rythme ni la voix qui lui fait écho.
Et celui qui est versé dans la science des nombres peut vous parler des confins du mesurable, mais ne saurait vous y conduire.
Car la vision d'un homme ne prête pas ses ailes à un autre homme.
Et comme chacun de vous se tient seul dans le savoir de Dieu, ainsi chacun de vous doit rester seul dans sa connaissance de Dieu et dans sa compréhension du monde

17-Sur la Connaissance de Soi

Et un homme dit : "Parle-nous de la Connaissance de Soi".
Et il répondit, en disant :
Votre coeur connaît en silence les secrets des jours et des nuits.
Mais vos oreilles ont soif d'entendre la résonance de cette connaissance enfouie dans votre coeur.
Vous voudriez connaître en paroles ce que vous avez toujours connu en pensée.
Vous aimeriez toucher du doigt le corps nu de vos rêves.
Et c'est bien qu'il en soit ainsi.
La source cachée de votre âme doit fuser puis ruisseler en murmurant vers la mer ;
Et les trésors de vos infinies profondeurs pourraient dès lors étinceler dans votre regard.
Mais ce n'est point avec une balance que vous pouvez estimer votre trésor inconnu ;
Et ce n'est ni avec une perche ou une sonde que vous parviendrez à explorer le fond de votre connaissance.
Car le moi est une mer sans limite et sans mesure.
Ne dites pas : "J'ai trouvé la vérité", mais plutôt : "J'ai trouvé une vérité".
Ne dites pas : "J'ai trouvé le chemin de l'âme". Dites plutôt : "J'ai rencontré l'âme marchant sur mon chemin".
Car l'âme passe par tous les chemins.
L'âme ne suit pas une seule voie, ni ne croît comme un roseau.
L'âme se déploie plutôt, tel un lotus aux innombrables pétales".

16-Sur la Douleur

    Et une femme parla, en disant : "Parle-nous de la Douleur".
    Et il dit :
    "Votre douleur est cette fissure de la coquille qui recèle l'harmonie de votre esprit.
    Tout comme le noyau d'un fruit doit se briser, afin que le coeur puisse mûrir au soleil, ainsi devez-vous connaître la douleur.
    Et si vous pouviez maintenir votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens de votre vie, votre douleur vous apparaîtrait aussi merveilleuse que votre joie ;
    Et vous accepteriez les saisons qui aiment votre coeur, comme vous avez de tout temps accepter les quatre saisons qui traversent vos champs.
    Et enfin vous sauriez comment veiller avec sérénité tout au long des hivers de vos malheurs.
    Une grande part de votre douleur est choisie par vous-même.
    La douleur n'est-elle pas cette passion amère que prescrit le médecin en vous pour guérir votre moi malade ?
    Ayez confiance en ce médecin, et buvez donc sa potion en silence et en toute quiétude ;
    Bien que sa main soit forte et pesante, elle est guidée par la tendre main de l'Invisible,
    Et même si la coupe d'argile qu'il vous tend, vous brûle les lèvres, sachez que le Potier l'a pétrie de Ses larmes sacrées".

15-Sur la Raison et la Passion

Et la prêtresse reprit la parole et dit :
 
" Parle-nous de la Raison et de la Passion. "
 
Et il répondit en disant :
 
" Votre âme est souvent le théâtre de combats, où le jugement de votre raison livre bataille contre l'appétit de votre passion.
 
Si seulement je pouvais pacifier les éléments de votre âme, métamorphosant ainsi leur discorde et leur rivalité en mélodie et unité.
 
Mais comment le pourrais-je, si vous-même ne pacifiez votre âme, mais encore si vous n'éprouviez de l'amour envers chacun de ses éléments ?
 
Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme navigante.
 
Si votre raison venait à se briser ou votre passion à se déchirer, vous ne seriez qu'un navire emporté au gré des vents et des courants, ou à jamais ancré entre ciel et mer.
 
Car la raison, régnant seule, bride tout élan ; et la passion, livrée à elle-même, s'embrase et se consume tout feu tout flamme jusqu'à ce qu'elle se réduise en cendres.
 
Cependant, laissez votre âme exalter votre raison à la hauteur de votre passion ; afin qu'elle puisse chanter ;
 
Et laissez la diriger avec raison votre passion, afin que celle-ci puisse vivre en perpétuelle résurrection, et, comme le phoenix, renaître de ses propres cendres.
 
Ô combien j'aimerais vous voir traiter votre bon sens et votre appétence, comme vous le feriez dans votre foyer pour deux convives bien-aimés.
 
Certes vous veillerez à ne pas faire plus honneur à l'un qu'à l'autre ; car préférer l'un d'eux est perdre l'amour et la confiance des deux.
 
Au coeur des collines, quand vous êtes assis à l'ombre fraîche des peupliers blancs, partageant la paix et la sérénité des champs et des près - que votre coeur dise en silence : "Dieu se repose dans la raison".
 
Et quand l'orage menace, que le vent impétueux ébranle les forêts, et que les tonnerres et les éclairs proclament la majesté du ciel, - dès lors laissez votre coeur dire avec une crainte révérencielle : "Dieu se meut dans la passion".
 
Et comme vous êtes un souffle dans la sphère de Dieu, et une feuille dans la forêt de Dieu, vous aussi devriez vous ressourcer dans la raison et vous élancer dans la passion".

14-Sur la Liberté

Et un orateur dit : " Parle-nous de la Liberté ".
Et il répondit :
" A la porte de la cité et au coin du feu dans vos foyers je vous ai vus vous prosterner et adorer votre propre liberté,
Comme des esclaves qui s'humilient devant un tyran et bien qu'il les terrassent le glorifient.
Dans le jardin du temple et dans l'ombre de la citadelle j'ai vu les plus libres d'entre vous porter leur liberté comme un boulet à traîner.
Et en moi mon coeur saigna ; car vous ne pourrez être libre que si le désir de quérir la liberté devient un harnais pour vous, et si vous cessez de parler de liberté comme d'un but à atteindre et d'une fin en soi.
Vous ne serez réellement libre tant que vos jours ne seront pas chargés de soucis et que l'indigence et la souffrance ne pèseront pas sur vos nuits,
Mais plutôt lorsque votre vie sera ceint de ces contraintes et dès lors au-dessus d'elles vous vous élèverez, nu et délié.
Et comment pourriez-vous vous élever au-dessus de vos jours et de vos nuits si vous ne brisiez pas les chaînes que vous avez vous-même, à l'aube de votre esprit, attachées autour de votre midi ?
En vérité ce que vous appelez liberté est la plus solide de ces chaînes, même si ses maillons qui brillent au soleil et éblouissent vos yeux.
Et qu'est-ce que la liberté sinon des fragments de vous-même que vous cherchez à écarter pour devenir libre ?
Si vous croyez que la clé de la liberté se trouve derrière une loi injuste qu'il suffit d'abolir, dites-vous que cette loi a été inscrite de votre propre main sur votre propre front.
Vous ne pouvez l'effacer en brûlant tous vos livres de lois, ni même en lavant les fronts de vos juges, dussiez-vous y déverser la mer entière.
Et si vous pensez qu'en détrônant un despote, vous retrouverez votre liberté, voyez d'abord si son trône érigé en vous-même est bel et bien détruit.
Car nul tyran ne pourra dominer des sujets libres et fiers, que s'il existe déjà une tyrannie dans leur liberté et une honte dans leur fierté.
Et si vous cherchez à chasser vos soucis ou à dissiper vos craintes pour libérer ainsi votre esprit, sachez que vous-même les avez choisis avant que vous ne les ayez subis.
Et que le siège de votre frayeur est dans votre coeur et non point dans la main de celui qui vous fait peur.
En vérité tout ce qui se meut en vous est dans une constante semi-étreinte : ce qui vous terrifie et ce qui vous réjouit, ce que vous chérissez et ce que vous haïssez, ce que vous désirez saisir et ce que vous cherchez à fuir.
Vos actes sont des jeux d'ombres et de lumières en couples enlacés.
Toute ombre se dégrade, se fond et se meurt à l'arrivée d'une lumière,
Et quand l'ombre s'évanouit et n'est plus, toute lumière qui s'attarde derrière ses lisières devient alors une ombre pour une autre lumière.
Et ainsi quand votre liberté se désenchaîne devient elle-même les chaînes d'une plus grande liberté. "

13-Sur les Lois

Puis un avocat demanda : " Qu'en est-il de nos Lois, maître ? ".
Et il répondit :
" Vous vous réjouissez en établissant des lois,
Les violer n'est-il pas votre plus grande joie ?
Vous êtes comme ces enfants qui, jouant sur le rivage de l'océan, s'appliquent à bâtir des châteaux de sable et s'empressent de les détruire à grands coups d'éclats de rire.
Mais alors que vous érigez vos châteaux l'océan répand davantage de sable sur le rivage,
Et quand vous vous amusez à les démolir, l'océan rit avec votre rire.
En vérité l'océan rit toujours avec les innocents.
Mais qu'en est-il de ceux pour qui la vie n'est point un océan, mais un roc, et pour qui les lois humaines ne sont pas des châteaux de sable mais un burin ?
Chercheraient-ils à tailler le roc de leur vie avec le burin de leurs lois afin d'en créer une sculpture à leur propre image ?
Que dire de l'infirme qui hait les danseurs ?
Que dire du boeuf qui aime son joug estimant que daims et cerfs sont des bêtes à jamais égarées dans la forêt ?
Qu'en est-il du vieux serpent qui ne peut plus rejeter sa mue, et traite tous les autres qu'il voit nus d'impudiques ?
Et qu'en est-il de celui qui arrive trop tôt à la noce, et s'en va alourdi par sa bedaine rebondie en qualifiant tout festin de violation de la loi et tout convive de hors-la-loi ?
Que dirais-je de ceux-là, si ce n'est qu'ils se tiennent eux aussi dans la clarté du jour, mais le dos tourné au soleil ?
Ils ne voient que leurs ombres, et leurs ombres sont leurs lois.
Et qu'est-ce que le soleil pour eux, sinon un créateur d'ombres ?
Et qu'est-ce que reconnaître les lois, si ce n'est s'incliner jusqu'à terre pour y tracer le contour de leurs ombres ?
Mais vous qui marchez face au soleil, quelles silhouettes esquissées à même la terre pourraient vous arrêter ?
Vous qui voyagez avec le vent, quelle girouette saurait diriger votre trajet ?
Quelle loi faite par l'homme se permettrait de vous attacher les mains si vous vous libérez de votre propre joug, mais en évitant de le briser contre la porte de prison d'un homme ?
Quelles sont les lois qui pourraient vous effrayer, si vous libérez votre corps en dansant, là où vous le désirez, sans pour autant aller trébucher sur les chaînes de fer d'un homme ?
Et qui oserait porter plainte contre vous si vous vous libérez de vos habits, en prenant garde de ne pas les jeter sur le chemin d'un homme ?
Peuple d'Orphalèse, vous pouvez étouffer le son du tambour et couper les cordes de la lyre, mais qui pourrait interdire à l'alouette de chanter ?"

12-Sur le crime et le chatiment

Puis l'un des juges de la cité s'avança et dit : "Parle-nous du Crime et du Châtiment".
Et il répondit en disant :
"C'est lorsque votre esprit erre au gré du vent,
Que vous vous retrouvez sans guide, si ce n'est votre solitude, portant ainsi préjudice à autrui et donc à vous-même.
Et pour avoir causé ce tort vous devrez alors faire appel aux bienheureux et attendre quelque peu à leur porte dédaigneuse.
Pareil à l'océan est votre moi divin ;
Il ne peut jamais être souillé ni foulé aux pieds.
Et comme l'éther il n'invite dans les airs que les ailés.
A l'instar du soleil est votre moi divin ;
Il ne connaît pas les galeries des taupes ni ne recherche les nids des serpents.
Cependant votre moi divin ne réside pas seul en vous.
Grand est ce qui est encore humain en vous, et aussi grand est ce qui ne l'est pas encore,
Ce qui n'est qu'un rejeton informe qui chancelle dans la brume en quête de son propre éveil.
Et c'est de l'homme en vous que j'aimerais vous parler maintenant.
Car c'est lui et non point votre moi divin ni ce moi-pygmée dans la brume, qui connaît le crime et le châtiment du crime.
Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.
Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s'élever encore plus haut que ce qu'il y a de plus noble en vous,
Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu'il y a de plus vil en vous.
De même que pas une seule feuille ne peut jaunir sans que l'arbre entier le sache tout en restant discret,
Ainsi nul homme ne peut mal agir sans que vous tous le vouliez en secret.
Comme une procession vous marchez tous ensemble vers votre moi divin.
Vous êtes à la fois le chemin et les pèlerins.
Et quand l'un de vous trébuche il tombe pour ceux qui sont derrière lui, en mettant en garde leurs pas lents contre la pierre d'achoppement.
Et il tombe pour ceux qui sont devant lui, dont le pas est ferme et rapide, bien qu'ils n'aient même pas pris le temps de repousser la pierre d'achoppement.
En dépit de mes mots qui pèsent sur votre coeur, je vous dis encore :
"Celui qui a été assassiné n'est pas irresponsable d'avoir été assassiné,
Et celui qui a été volé n'est pas irréprochable d'avoir été volé,
Le bon n'est pas innocent des actes du méchant,
Et celui qui a les mains blanches ne les a pas pour autant propres dans une sale affaire.
Ainsi, l'offenseur est souvent la victime de l'offensé,
Et plus souvent encore sur le dos du condamné se décharge celui qu'on ne peut inculper et qui reste non blâmé".
Ainsi vous ne pouvez séparer le juste de l'injuste et le bon du méchant ;
Car ensemble ils se tiennent devant la face du soleil de même que le fil noir et le fil blanc sont tissés ensemble.
Et lorsque le fil noir vient à se rompre, le tisserand vérifie tout le tissu, et n'omet point de regarder de près le métier.
S'il en est un parmi vous qui chercherait à juger l'épouse infidèle,
Qu'il pose le coeur et l'âme de l'époux sur l'autre plateau de la balance.
Et celui qui se permettrait de fustiger l'offenseur qu'il sonde l'esprit de l'offensé.
Et celui qui tenterait de punir au nom de la droiture et qui irait jusqu'à porter la hache dans l'arbre du mal, qu'il en examine les racines ;
En vérité il trouvera les racines du bon et du mauvais, du fécond et du stérile, toutes entrelacées dans le coeur silencieux de la terre.
Et vous hommes de justice qui vous évertuez à être justes,
Quel jugement prononceriez-vous contre celui qui se révèle honnête dans la chair alors qu'il est voleur dans l'âme ?
Quelle peine infligeriez-vous à celui qui tue dans la chair alors qu'il est assassiné en son âme ?
Et comment condamneriez-vous celui qui abuse de votre confiance et use de sa violence,
Quand il se voit blessé dans son coeur et outragé dans son honneur ?
Et comment puniriez-vous celui dont le remords est déjà plus grand que les méfaits ?
Le remords n'est-il pas la justice rendue par cette même loi dont vous vous prétendez être les fidèles serviteurs ?
Cependant vous ne pouvez l'imposer à l'innocent ni l'ôter du coeur du coupable.
De lui-même le remords surgira dans la nuit, réveillant la conscience et l'invitant à se regarder dans le miroir de la vérité.
Et vous qui voudriez comprendre la justice, assurez-vous de faire toute la lumière sur chaque affaire dans ses moindres recoins.
Alors seulement vous saurez que celui qui a la tête haute et celui qui a la tête basse ne font qu'un :
Il se tient à l'heure de l'aurore, à mi-chemin entre la nuit de son moi-pygmée et le jour de son moi divin,
Et vous saurez que la pierre angulaire du temple n'est pas plus noble que la plus basse de ses fondations".

11-Sur l'Achat et la Vente

Et un marchant dit : "Parle-nous de l'Achat et de la Vente".
Et il répondit et dit :
"C'est pour vous que la terre porte ses fruits, et vous ne serez jamais dans le besoin, si vous savez comment emplir vos mains.
Echangez les présents de la terre, ils vous seront alors multipliés et vous en serez comblés.
Si cet échange ne s'accomplit ni dans l'amour ni dans la justice bienveillante, certains d'entre vous deviendront âpres au gain et d'autres en proie à la faim.
Quand vous, travailleurs de la mer, de la terre et des vignes, rencontrerez sur la place du marché vous autres tisserands, potiers et récolteurs d'épices,
Invoquez tous ensemble le maître esprit de la terre, afin qu'il se manifeste parmi vous et sanctifie vos balances et vos prix, accordant à chaque valeur sa juste valeur.
Et ne laissez pas prendre part à vos transactions ceux qui ont les mains stériles, car ils chercheront à vous vendre leurs paroles en retour de votre labeur.
A de tels hommes vous devriez dire :
"Venez avec nous aux champs, ou partez en mer avec nos frères et jetez-y vos filets ;
Car la terre et la mer seront généreuses envers vous comme elles le sont envers nous".
Approchez-vous de ces chanteurs et de ces danseurs, et arrêtez-vous un instant près de ces joueurs de flûte, ayez donc le plaisir d'acheter de leur désir d'offrir.
Car eux aussi cueillent des fruits et récoltent de l'encens, et bien que leurs présents soient façonnés de rêves, ils sont parures et nourritures pour votre âme.
Et avant de vous séparer sur la place du marché, veillez à ce que nul ne reparte les mains vides.
Car le maître esprit de la terre ne peut trouver le repos sur les ailes du vent tant que les besoins du plus humble parmi vous n'auront été assouvis".

10-Sur les Vêtements

Et un tisserand dit : "Parle-nous des Vêtements".
Et il répondit :
"Vos vêtements cachent une grande part de la beauté de votre corps, mais ne peuvent dissimuler ce qui n'est point beau.
Et bien que vos vêtements vous procurent la liberté de l'intimité, ils risqueraient de vous harnacher et de vous enchaîner.
Puissiez-vous aller à la rencontre du soleil et du vent la peau respirant plus de lumière et le corps effleurant moins de vêture,
Car le souffle de la vie est dans les regards du soleil, et la main de la vie est dans les caresses du vent.
Certains d'entre vous disent : "C'est le vent du nord qui a tissé les vêtements que nous portons".
Et moi je leur dis : "Certes, c'est le vent du nord ; mais il effile le tissu ramolli de vos nerfs pour tisser de quoi couvrir votre honte.
Et dès lors que son ouvrage est achevé, il se met à rire aux éclats dans la forêt".
N'oubliez pas que la pudeur sert d'armure contre l'oeil de l'impur.
Et quand l'impur n'est plus, que devient la pudeur sinon un carcan pour le corps et une souillure pour l'esprit ?
Et n'oubliez pas non plus que la terre rêve de toucher la plante de vos pieds et que les vents languissent de caresser le velours de votre corps et de jouer avec votre chevelure".

09-Sur les Maisons

Puis un maçon s'avança et dit : "Parle-nous des Maisons".
Et il répondit et dit alors :
" Construisez de votre imagination un berceau de verdure dans les terres reculées avant que vous ne bâtissiez vos quatre murs dans l'enceinte de la cité.
Car comme au crépuscule de votre vie, vous souhaiteriez retrouver la demeure première, cet errant en vous à jamais solitaire et lointain, brûle lui aussi de retourner à son aube.
Votre maison est votre plus grand corps.
Au soleil elle s'épanouit et dans ses rêves elle s'évade la nuit ; Douteriez-vous que votre maison puisse en rêvant quitter la ville au clair de lune pour rejoindre bosquets et sommets ?
Ah, si je pouvais recueillir vos maisons dans ma main et, comme des poignées de semailles, les lancer sur les prés et les forêts !
Et si les sentiers devenaient vos rues, et les vallées vos avenues, ainsi vous pourriez aller à la rencontre des uns et des autres à travers champs et vignes, puis revenir le soir avec les senteurs de la terre dans vos habits.
Mais cela n'est pas encore prêt à se réaliser.
Dans leur crainte vos ancêtres vous ont rassemblés trop près les uns des autres. Et cette crainte ne se dissipera pas d'ici peu. Et les murs de vos villes sépareront encore et encore vos coeurs de vos champs.
Dites-moi, peuple d'Orphalèse, qu'avez-vous dans vos foyers ? Et que gardez-vous derrière vos portes verrouillées ?
Avez-vous la paix, cet élan serein qui révèle votre pouvoir ?
Avez-vous des souvenirs, ces lueurs en arcade qui coiffent les cimes de l'esprit ?
Avez-vous la beauté, ce chemin qui conduit votre coeur à travers les objets de bois et de pierre jusqu'à la montagne sacrée ?
Dites-moi, avez-vous tout cela dans vos maisons ?
Ou plutôt n'avez-vous rien d'autre que le confort, cet amour du corps pour le confort, qui rampe pour franchir votre porte en invité et devient votre hôte, puis vous reçoit en maître ?
Et le voici dompteur qui, avec fourche et fouet, vous tire par les fils de vos amples désirs pour en faire des pantins.
Si sa main est de soie, son coeur est de pierre.
Il vous berce jusqu'au sommeil uniquement pour rester devant votre lit et pour mieux railler la dignité de votre chair.
Il se moque de vos cinq sens et, tels des vases fragiles, les dépose dans le duvet du chardon.
En vérité, l'amour du corps pour le confort assassine la passion de l'âme, puis marche en ricanant derrière son cortège funèbre.
Mais vous, enfants de l'espace, qui ne cessez d'agir, même dans le repos de vos soupirs, vous ne serez point piégés ni domptés.
Votre maison ne sera pas une ancre mais un mât.
Elle ne sera pas un tissu moiré qui couvre une plaie, mais une paupière qui protège l'oeil.
Vous n'aurez point à replier vos ailes afin de franchir ses portes, ni à courber la tête pour éviter son plafond, et ni même à retenir votre souffle de peur de voir ses murs se lézarder et s'écrouler.
Vous n'habiterez point des tombes creusées par les morts pour les vivants.
Et même si son intérieur est luxe et splendeur, votre maison ne saura garder votre secret ni recueillir vos désirs.
Car l'intimité en vous, hôtes et éthers, habite le palais du ciel, dont la porte est la brume du matin, les fenêtres chants de la nuit, et les lucarnes silences."